Retour vers Acquisitions récentes

Édouard GELHAY, Esquisse du tableau Aux Enfants-Assistés : L’abandon

gelhay-esquisse

Édouard GELHAY (Braine-sur-Vesle, 1856 - Paris, 1939)
Esquisse du tableau Aux Enfants-Assistés : L’abandon
Huile sur bois
Acquisition, 2015

L’artiste

Formé dans l’atelier de Cabanel à l’École des Beaux-Arts, puis dans celui de Robert-Fleury, Édouard Gelhay expose au Salon à partir de 1879. Il y figure avec la plus grande régularité jusqu’à la première guerre mondiale, puis sporadiquement jusqu’en 1929. Hormis quelques portraits qu’il présente les cinq premières années, la majorité de ses envois relève de la scène de genre avec une veine sentimentale affirmée. De 1886 à 1890, les images sociales occupent une large place dans la production de Gelhay. Entre 1893 et 1895, il se consacre aux commandes de portraits du prince Victor Napoléon, entièrement absorbé par la reproduction des portraits des membres de la famille Bonaparte au Musée de Versailles. Par la suite, il figure au Salon avec des images plus édulcorées, voire galantes et une présence accrue de pastels à partir de 1900.

L’œuvre et son contexte

Dans les années 1880, la dimension misérabiliste de la vie populaire, si bien dépeinte par Zola, tient une place importante à la cimaise du Salon. Plusieurs tableaux imposants de Gelhay en témoignent : La crèche aux Enfants-Trouvés (Salon de 1886, château de Flers, Villeneuve-d’Ascq), Aux Enfants-Assistés : L’Abandon (Salon de 1887, Senlis, musée d’Art et d’Archéologie), et Le laboratoire d’anatomie comparée au Museum (Salon de 1888). En dehors de ce contexte général, la genèse de l’intérêt de l’artiste pour le thème de l’enfant abandonné n’est pas connue.

Le tableau du musée de Senlis, Aux Enfants-Assistés : L’Abandon, est à la fois sentimental et réaliste. Il fut acheté par le baron Alphonse de Rothschild, qui en fit don au musée en 1887 sur les conseils de Paul Leroi. La scène se déroule au « bureau d’abandon » de l’institution des Enfants-Assistés, située rue Denfert-Rochereau à Paris. Le fonctionnaire vient d’inscrire sur un registre l’enfant qu’une nourrice recueille alors que sa mère le voit partir avec regret. Les dispositions législatives mises en place au XIXe siècle pour organiser la prise en charge des enfants nécessitant assistance n’en rendent pas moins pathétique le drame humain que représente l’abandon.

Cette petite étude est le modello avec variantes du tableau de grand format conservé au musée d’Art et d’Archéologie. Elle est dédicacée « à mon maître » sans que l’on sache précisément à qui est adressée cette mention. Si la construction générale du sujet et la mise en page du décor n’ont pas changé, le peintre a apporté dans sa composition finale deux modifications majeures. La première est d’avoir remplacé le nourrisson abandonné par une fillette qui se tourne vers sa mère dans un dernier espoir mêlé d’incompréhension. La seconde a consisté à transformer en homme la fonctionnaire chargée de l’enregistrement de l’enfant. L’œuvre aboutie doit à ces évolutions un effet plus pathétique et dramatique. L’échange de regards entre la nourrice, l’enfant, la mère et le directeur de l’Assistance publique renforce les émotions qui sont dépeintes. Les tonalités de l’étude préparatoire sont plus vives et claires que dans le tableau final. Néanmoins, il n’y a pas là de changement conséquent.

La composition finale, et son étude préparatoire, présentent un double intérêt, iconographique et formel. Elles constituent une image sociologique de l’abandon « déclaré » tel qu’il se déroulait à la fin du XIXe siècle. Bien que très évocateur, le titre touche une réalité dont la connaissance est devenue incertaine. Le terme d’enfants assistés fait référence d’une part à l’institution parisienne de la rue Denfert-Rochereau, d’autre part à une certaine catégorie d’enfants ne relevant pas de la tutelle parentale mais de celle de l’Assistance publique. Toute l’entreprise législative du XIXe siècle aura été nécessaire pour organiser la prise en charge par l’État, non seulement des enfants abandonnés, mais encore des mineurs dont les parents ne pouvaient pourvoir aux besoins ou qui étaient victimes de maltraitance. La grande innovation de ce siècle est en effet d’avoir confié à la collectivité publique un rôle d’assistance jadis dévolu aux associations ou établissements de charité gérés par les congrégations religieuses dont l’existence perdure cependant.

L’enfant abandonné demeure l’emblème de tous les enfants assistés et le geste de l’abandon, l’un des plus pathétiques des relations humaines. Qu’il se déroule comme ici dans le cadre administratif du « bureau d’abandon » ne retire rien au drame, même si l’abandon « déclaré » - objet de nombreuses critiques au plan politique – garantit aux parents le retour de leur enfant s’ils le souhaitent et dans de strictes conditions. L’enfant était enregistré et un numéro d’ordre lui était attribué. Révélé à la famille, ce matricule demeurait le seul lien que celle-ci conservait avec l’enfant. Cette procédure n’exclut pas la forme traditionnelle d’abandon, celui du décret de 1811 qui, lui, est sans retour. L’abandon « sans phrase », par le tour, tire son appellation du buffet rond muni d’une niche pivotante placée dans l’épaisseur du mur de l’hospice et des monastères, où l’on plaçait l’enfant avant de tirer le cordon qui prévenait du dépôt. Le strict anonymat qui l’accompagnait lui donnait en retour un caractère irréversible.