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Alfred ou Arthur GOUVERNEUR, « Par Monts et Vallons » - Caricature du comte Bertrand de Valon

Gouverneur-comte-valon

Alfred ou Arthur GOUVERNEUR (1852 ou 1885 - ?)
« Par Monts et Vallons » - Caricature du comte Bertrand de Valon
Vers 1910
Encre et aquarelle sur papier
S.b.g. : A. Gouverneur
Don de la Société des amis du musée de la Vénerie, 2016.

L’artiste : portraitiste des grands veneurs de l’Oise

On sait peu de choses de l’auteur de cette caricature, déjà présent dans les collections du musée de la Vénerie à travers une sculpture en bois et plusieurs dessins cynégétiques et portraits de veneurs sur cuivre. Issu d’une ancienne famille cantilienne longtemps au service des princes de Condé, ce dessinateur et peintre amateur représentait des personnalités de la région de Chantilly. Dans le monde de la vénerie, le duc de Chartres était son modèle favori. L’équipage Par Monts et Vallons l’a également inspiré pour plusieurs silhouettes amusantes, en bois découpé et peint, qui étaient l’une de ses spécialités. Le musée de la Vénerie en conserve un exemplaire, représentant la Marquise de Chasseloup-Laubat à cheval, à la Croix du Grand-Maître. Une autre de ces silhouettes, conservée dans une collection privée, signée et datée de 1910, reprend trait pour trait notre caricature, à l’exception cependant des cocottes en papier qui n’apparaissent pas sur la sculpture. La proximité de notre dessin aquarellé avec ce modèle invite à y voir une œuvre contemporaine.

Le comte Bertrand de Valon : une figure emblématique de la vénerie isarienne

Le comte de Valon devait rester pendant un demi-siècle l’une des personnalités phare de la vénerie dans l’Oise. En 1885, après avoir racheté à Joachim Lefèvre une partie de sa meute, il fondait avec Charles de Morny et le comte de Meffray un équipage qui découpla en forêt de Lyons et en Halatte (près de Senlis, entre les forêts de Chantilly et de Compiègne), d’où son nom de Lyons-Halatte, devenu ensuite Par Monts et Vallons. Ses deux associés ayant pris leur retraite en 1889, Valon resta jusqu’en 1933 le seul maître d’un équipage qui réunissait la meilleure société de l’époque. Il s’éteignit la même année à Chamant, petit village jouxtant Senlis dont il fut maire.

Le musée de la Vénerie conserve de nombreux souvenirs de cet illustre veneur : les accessoires de ses tenues et plusieurs effigies (pastels de la baronne Lambert, née Rothschild ; buste en bronze par Marguerite Fould-Stern ; portrait peint par J.-F. Gonin ; et plusieurs dizaines de photographies et cartes postales dues à Pannier, Desaleux, Rosycki, Doyen, Vignon ou encore le photographe et éditeur G. Royer).

La littérature rend unanimement hommage à celui que les chasseurs surnomment le « Patron », à l’instar de Jacques Kulp dans Cinquante ans par Monts et Vallons, équipage de Lyons-Halatte 1885-1935, ill. par J.-P. Pinchon, commandant de Marolles et J. Kulp, s.d. [1935] :
« Vers la fin de 1885, on vit apparaître à Chamant un monsieur d’une trentaine, très élégant de tournure, la figure un peu poudrée, avec de petits favoris blonds roulés, des cheveux blonds frisés au petit fer, soigneusement partagés par une raie par derrière et des guêtres blanches recouvrant ses souliers vernis au pinceau. Ce « gandin », ce « gomeux » était le comte Bertrand de Valon et c'était un veneur […]. La tenue était à l’anglaise et fort simple : tunique bleu foncé, col et gilet de velours amarante sans aucun galon de vénerie, culotte blanche et botte à revers. Le nom de l’équipage était Lyons-Halatte et la devise « Par Monts et Vallons ». […] Il est en effet devenu légendaire, avec sa cape feuille morte, ses cheveux longs et frisés, sa tunique et son gilet un peu usagés, sa culotte blanche et ses bottes à revers irréprochables et cet air à la fois accueillant et affairé qu'il avait au rendez-vous et qui rappelait celui d'une maîtresse de maison attendant ses invités. De tous les Maîtres d'équipage que j'ai connu, c'est seulement lui qui approchait de la perfection [...]. Il connaissait à fond la chasse du cerf. Il en avait la tradition et l'instinct : mais dans l'embrouille il manquait de décision. Très élégant cavalier, il savait à merveille se servir d'un cheval mais il n'eût jamais à la chasse, même dans sa jeunesse, l'allant et le perçant qu'il montra dans d'autres circonstances de sa vie. Il était inégalable comme diplomate et comme maître de maison. Il savait mettre du liant dans un équipage formé d'éléments parfois très hétéroclites et le maintenir homogène dans des circonstances difficiles, et puis il avait cette énorme qualité d'être aimé des dames : le comte d’Osmond eût pu dire de lui ce qu’il disait d’Arthur de Chézelles : c’est que, comme le chevalier de Boufflers, il pouvait mettre de nombreux flots de rubans à la garde de son couteau de chasse. Bref, je répète ici ce que j’ai dit sur sa tombe : c'était un grand seigneur du XVIIIe siècle égaré dans le nôtre ».

En 1937 (« Équipages Par Monts et Vallons », La Vénerie contemporaine anecdotique, Paris p. 122), le comte René de Martimprey décrit le dernier des grands maîtres d’équipage comme « magnifique dans ses manières, causeur charmant, spirituel, parfois sceptique, toujours galant auprès des dames, affable envers chacun, cœur ouvert en toutes circonstances ».

L’œuvre

L'origine de cette caricature du comte Bertrand de Valon en coq suivi de cocottes en papier n’est pas connue. Elle montre l’homme âgé mais superbe, auréolé de la devise « Par Monts et Vallons », portant fièrement la trompe et les couleurs bleue et amarante de la tenue originelle de l’équipage (auxquelles il substitua à partir de 1890 le bleu de roi et les parements de velours rouge galonnés). Les cocottes en papier sont une allusion à peine déguisée à ses nombreuses et jeunes maîtresses qui suivaient le courre pour être au plus près de leur amant. Parmi elles, citons par exemple Marie-Charlotte Fredez, dite Charlotte Dufrène (1880-1968). Demi-mondaine dans le Paris enchanté de la Belle Époque, elle tomba dans l’indigence et finit sa vie dans l’oubli à Bruxelles.

Ce dessin illustre un des traits de caractère du célèbre veneur, son amour pour les femmes, de notoriété publique, vanté par les commentateurs comme l’un des apanages de tout bon veneur. Il illustre également les liens étroits qui ont existé en 1930-1935 entre l’équipage Par Monts et Vallons et le musée de la Vénerie. En effet, c’est au début des années 1930 que Charles-Jean Hallo, affichiste et illustrateur reconnu, conçut le projet de conférer au musée de Senlis une thématique susceptible de contribuer à son rayonnement. Le thème de la vénerie paraissait tout indiqué à son promoteur, en raison de la situation de la ville au cœur d’un massif forestier façonné au cours des siècles pour y favoriser l’exercice de la chasse à courre. Le projet fut soutenu par nombre de maîtres d’équipage et de veneurs de l’époque qui dotèrent le musée de ses premières collections. Charles Hallo reçut notamment un accueil généreux de la part des membres et des invités de l’équipage Par Monts et Vallons. Plusieurs d’entre eux (Chasseloup-Laubat, Troncin, Rothschild, Alépée, Kulp) figurent dans le comité d’honneur réuni par Hallo, ainsi que dans la Société des Amis du musée (créée également en 1935) qui constitue le trait d’union indispensable entre le musée, la municipalité et la vénerie vivante. D’autres membres aident le nouveau conservateur à réunir et présenter ses collections, comme Pinchon, l’illustrateur de Bécassine, ou Gaston de Marolles, le philologue de la vénerie. Le 12 octobre 1935, Par Monts et Vallons est partie prenante des festivités d’inauguration du musée par l’organisation d’un laisser-courre. Le comte de Valon, disparu deux ans plus tôt, fait alors l’objet de nombreux hommages.