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Albert GUILLAUME, Une inconvenance

Albert Guillaume, une inconvenance

Albert Paul GUILLAUME (Paris, 1873 - Faux (Dordogne), 1942)
Une inconvenance
Vers 1904-1914
Huile sur panneau d’acajou.
S.b.d. : A. Guillaume. 
Legs au musée d'Art et d'Archéologie, 2015

L’œuvre d’un caricaturiste du Paris de la Belle Époque

Ce petit tableau est signé Albert Guillaume, un des artistes humoristes les plus illustres de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle.

Fils de l'architecte Edmond Guillaume et frère de Henri Guillaume également architecte, le jeune Albert s'adonne très jeune à la caricature. Il fait ses armes dans l’atelier de René Lami et débute comme dessinateur pour un petit journal de Besançon, Les Gaudes. Son premier album est publié chez Delagrave en 1889. À Paris, il suit les cours des Beaux-Arts, dans l'atelier de l’académique Jean-Léon Gérôme. C’est là qu’il s’oriente vers une carrière d'affichiste, travaillant pour le théâtre autant que pour la publicité. Son goût pour le burlesque et l'influence de l'affichiste Jules Chéret le confortent dans cette carrière de dessinateur humoristique et d'illustrateur. Il fréquente les théâtres, les cirques, les cafés-concerts. Il est engagé au Gil Blas illustré en 1892, et fonde avec son frère, la même année, le bal des Quat'z'Arts dans l'enceinte du Moulin-Rouge. Là il obtient son premier scandale avec Sarah Brown qui se montre nue sur scène.

Dès 1890, il fournit des croquis pleins de verve qui sont publiés dans des magazines humoristiques parisiens tel que Gil Blas, Le Rire, L'Assiette au beurre et le Figaro illustré. Ses dessins accompagnent des feuilletons, commentent l’actualité, d’autres sont totalement libres, légendés ou muets. Il illustre également des ouvrages de Willy et Courteline. En 1900, Albert Guillaume est médaillé à l'Exposition Universelle. Cette récompense lui vaut d’être sollicité par un grand nombre d'éditeurs tels que Jules Tallandier, Ernest Maidron et Henri Simonis.

Albert Guillaume, une personnalité de la région de Senlis

C'est à partir de 1904, sans pour autant renoncer à l'illustration de presse et au dessin humoristique, qu'Albert Guillaume entame une carrière de peintre, traitant toujours du même thème : la société parisienne et l’illustration des mœurs de la Belle Époque et de l'entre-deux-guerres. Il expose cette année-là, pour la première fois, ses tableaux chez Bernheim-Jeune et au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts. La conversion de Guillaume à la peinture marque un tournant dans sa carrière et dans sa vie personnelle. En 1907, il épouse une femme fortunée et quitte le tumulte de Paris pour une vie paisible dans l’Oise. Jusqu’à la fin des années trente, ses peintures figurent aux salons de la Société nationale des Beaux-Arts, des humoristes et de la Société des aquarellistes, où elles reçoivent la faveur du public.

Albert Guillaume s’établit dans l’Oise pendant vingt-trois ans. En 1909, il achète à Fontaine-Chaâlis la propriété des Petits-Ponts. Dans ce village proche de Senlis, dont il devient maire, l’artiste mène une existence studieuse et rangée qui contraste avec le tumulte de sa jeunesse. Il envoie chaque semaine à Paris ses dessins pour les journaux mais se consacre surtout à la peinture. Il acquiert ainsi la position officielle que seuls ses travaux d’illustrateur n’avaient pu lui procurer. Il s’investit dans la vie locale, devient le président de la Société des Amis des Arts de Senlis, participe aux chasses à courre et côtoie la bonne société isarienne, En 1932, des difficultés financières consécutives à la crise de 1929 l’obligent à vendre les Petits-Ponts. Les Guillaume quittent alors la région. Albert Guillaume se retire à la fin de sa vie dans le petit village de Faux (Dordogne), où il meurt en 1942.

Après la guerre et son veuvage, Madame Guillaume revient à Senlis où elle réside jusqu’au milieu des années soixante. Elle se montre d’une grande générosité à l’égard des musées de la ville, qu’elle enrichit de fragments sculptés provenant du prieuré Saint-Maurice, découverts dans les murs de sa demeure. Le souvenir du séjour d’Albert Guillaume dans l’Oise se trouve également fixé dans les sept panneaux peints (1911) qui décoraient la salle à manger de l’hôtel senlisien du Grand-Cerf. Cet ensemble unique évoque sous un angle humoristique les épisodes d’une chasse à courre en forêt d’Ermenonville par le rallye Vallière, un équipage de la région. Il a aujourd’hui rejoint les collections du musée de la Vénerie.

La frivole et le dandy : portrait de mœurs 

Albert Guillaume entreprend dès 1904 une longue série de petits tableaux sans autre prétention, selon ses propres termes, « que d’amuser le public en fixant la mode et les manies du jour ». En 1914, ce sont plus de 300 tableaux qui ont ainsi vu le jour. Conservés, à de rares exceptions près, en mains privées, on les connaît surtout par leurs reproductions dans la presse, en particulier dans L’Illustration, ou leur édition sous forme de cartes postales (éd. Braun et Cie). Beaucoup sont peints à l’huile sur des panneaux d’acajou, d’autres sur toile. La plupart sont réalisés alors que l’artiste est installé à Fontaine-Chaâlis. Ce petit tableau titré Une inconvenance fait vraisemblablement partie de cette série. L’apparat vestimentaire du couple et la coiffure de la femme invitent à le dater entre 1904 et 1914. Comme souvent chez l’artiste, le spectateur assiste en témoin indiscret aux manœuvres de séduction d’un monsieur d’âge certain, sanglé dans son habit de soirée, lorgnant complaisamment une belle et jeune Madame assise près de lui. Elle, admirablement emprisonnée dans son corset, tente de dissimuler avec son éventail cet instant de connivence et la gêne amusée qui l’envahit à l’écoute de la confidence qu’il lui glisse par-dessus l’épaule. La scène se déroule dans l’intimité feutrée d’un salon bourgeois.

La conversion picturale d’Albert Guillaume s’inscrit dans un contexte de contamination des arts majeurs par la verve humoristique. Son œuvre est teintée à la fois d'une vision critique et légère de la société. Les femmes sont la frivolité même : avec leurs courbes ondoyantes, elles expriment la joie de vivre, l’élégante insouciance, la comédie de la vie. Cependant l'ironie reste omniprésente sous le pinceau du peintre. Cet humour contribue grandement à l’engouement du public, qui retrouve dans ses tableaux les thématiques, le style et l’esprit de ses dessins et affiches. Comme dans L’Illustration et ses albums illustrés (P’tites femmes, 1893 ; Des bonshommes, 1893 ; Madame est servie, 1897 ; Madame veut rire…, 1902 ; Pour vos beaux yeux, 1902), le titre renforce la veine burlesque du tableau. Une grivoiserie sans acrimonie caractérise ces saynètes inspirées du vrai. La bêtise humaine, celle du gaffeur, de la femme légère ou du mari trompé, constitue le ressort essentiel de son humour. Le milieu social dans lequel Guillaume évolue est pour lui un inépuisable terrain d’observation. Comme on le voit dans ce tableau, les figurants de sa comédie humaine sont souvent des figures types – la jeune élégante et le moustachu égrillard notamment – auxquelles il associe parfois des membres de son entourage familial, amical ou professionnel. Les gens du monde lui permettent de mettre en scène une large gamme de situations et de postures : bals costumés, ouverture de la chasse, inauguration du Salon, réceptions mondaines, relations avec la domesticité, et bien sûr les intemporelles infidélités conjugales.